L’altérité

Invitation à s’interroger sur l’altérité…

Une représentation de l’Autre

… par Didier Fassin, la controverse de Valladolid et Emmanuel Levinas

 

Newletter n°6 – Avril 2018

https://mailchi.mp/10ce69583a9e/newsletter-n2-407975?e=76bd50be3d

 

L’incident IKEA…

Il y a quelques mois, sortant du magasin Ikea avec un chariot plein de colis grands et lourds que je tirais seule, un jeune homme posté à la sortie m’accoste et me propose de l’aide. Cet homme a l’air d’un étranger. Il a un accent. J’interprète son geste non pas comme une offre d’aide, mais comme un « service » à payer d’une petite pièce. Je refuse, agacée.

Je roule péniblement mon chariot jusque ma voiture et entreprends laborieusement d’y glisser ces lourds effets… J’ai du mal avec le dernier paquet (30 kilos et long de 2 mètres). Je souffle, peste, sue la tête penchée sur mon colis lorsqu’un jeune homme s’approche de moi et me demande (avec un accent, mais différent du premier) si je veux de l’aide. Croyant qu’il veut se faire payer, lui aussi, pour ce service, je refuse agacée et continue de tenter de faire rentrer le lourd paquet dans la voiture. Et d’un coup, le jeune homme prend le paquet, le rentre dans la voiture, me sourit et me dit au revoir. Je le regarde, stupéfaite, remonter dans une voiture qui l’attend au milieu de la chaussée à quelques mètres de là et il file. Lui et son conducteur tous contents. Je suis plantée là, et une honte m’envahit : J’aurais voulu courir pour le rattraper ce jeune homme et me confondre en excuse et le remercier. Je suis pétrifiée de honte d’avoir projeté sur cet « autre », étranger, un acte intéressé et vénal.

Dans quel monde je vis pour que cet autre me soit à priori hostile, dépossédant, agressif et surtout intéressé !!! Alors je ne serais plus capable de voir et sentir la générosité ?!

Je ressens alors à quel point, à mon insu, je suis pétrie de représentations complexes sur « l’étranger » ou tout simplement celui qui est différent de moi… Cela me rend perplexe…

Quelques mois plus tard, je tombe sur l’article de Didier Fassin, sociologue et médecin, dans l’Obs du 15 février 2018 (n° 2780, page 80 et suivantes) qui s’exprime et dit à propos des milliers de morts de migrants et du rapport à la valeur de la vie : « Je vois dans cette tragique réalité une hiérarchie dans la valeur des vies. Hiérarchie qui est fonction de la distance que nous créons avec ces êtres humains, moins en termes kilométriques, … qu’en termes anthropologiques, c’est-à-dire parce qu’ils nous semblent « autres ». Leur couleur de peau, leur mode d’existence, leur forme de vie nous les font représenter comme n’appartenant pas tout à fait à notre communauté morale. Nous avons vis-à-vis d’eux des formes extrêmes de liens faibles. »

Je mesure à quel point c’est vrai. C’est bien au travers de cette représentation de l’autre que je n’ai pu, des mois plus tôt, accueillir le geste généreux du jeune homme à Ikea …

Parallèlement, me vient à l’esprit le souvenir de cette affiche d’une exposition du Musée du Quai Branly intitulée « L’invention du sauvage, Exhibitions » et bien sûr je pense à cette autre affiche d’exposition qui titre : « Nos ancêtres n’étaient pas tous des gaulois »…

Pour le moment, c’est de l’autre « étranger » à moi dont il s’agit.

Et cette question de l’autre et de sa représentation remonte à loin. Un exemple parmi d’autres et celui de la controverse de Valladolid. Dans la joute oratoire qui oppose Sepúlveda à Las Casas, les « litiges » (les oppositions de solutions) à la fois révèlent et cachent des « différends » (des oppositions dans la manière de construire les problèmes). Historiquement la solution s’avère décevante puisqu’elle ne reconnaîtra l’humanité des Indiens qu’en la refusant aux noirs d’Afrique, autorisant par là toutes les « triangulaires ». Mais c’est bien au niveau des problématiques que quelque chose se joue, puisqu’à l’intérieur même du catholicisme s’esquisse une nouvelle manière de construire les problèmes de l’Autre, qui certes n’est pas encore celle des Lumières, mais qui rompt pourtant avec la théocratie de l’augustinisme politique. Autrement dit, Sepúlveda et Las Casas se situent bien à l’intérieur d’un super-registre (le catholicisme) mais le premier construit les problèmes en greffant une « axiologie vétéro-testamentaire » (le dieu terrible et le peuple élu) sur la doctrine aristotélicienne de l’esclavage, tandis que la problématique du second fait fond sur le dieu bon de l’Évangile dont nous serions tous les fils. À chaque époque ses intégristes !

Si nous sommes faits de cette culture qui a infiltré notre inconscient collectif de représentations de l’Autre comme étranger, forcément « inférieur » et menaçant, comment peut se construire une relation intersubjectif dans l’altérité ? Là est la question qui va bien au-delà de l’autre « étranger » au sens anthropologique, mais questionne la relation à l’autre « différent » de moi au sens de l’altérité (différencié, qui n’est pas soi)… Et que dire de la relation à cet «étranger en moi » ?

Sur ce point, Emmanuel Levinas apporte quelques éléments de réponse à méditer …

Dans son ouvrage «Le temps et l’autre» (PUF, 2014) sur la question de l’altérité il écrit :

« Autrui en tant qu’autre n’est pas seulement un alter ego ; il est ce que moi, je ne suis pas. Il l’est non pas en raison de son caractère, ou de sa physionomie, ou de sa psychologie, mais en raison de son altérité même. Il est, par exemple, le faible, le pauvre, « la veuve et l »orphelin », alors que moi je suis le riche ou le puissant »

« Si on pouvait posséder, saisir et connaître l’autre, il ne serait pas l’autre. Posséder, connaître, saisir sont des synonymes du pouvoir ».

Dans « Ethique et infini » (Fayard, 1982) sur la question de la relation et la responsabilité il précise :

«La relation intersubjective est une relation non-symétrique. En ce sens, je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque, dût-il m’en coûter la vie. La réciproque, c’est son affaire. C’est précisément dans la mesure où entre autrui et moi la relation n’est pas réciproque, que je suis sujétion à autrui ; et je suis « sujet » essentiellement en ce sens. Vous connaissez cette phrase de Dostoïevski : « Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres. » (Les Frères Karamazov, La Pleïade, p. 310). Non pas à cause de telle ou telle culpabilité effectivement mienne, à cause des fautes que j’aurais commises ; mais parce que je suis responsable d’une responsabilité totale, qui répond de toutes les autres et de tout chez les autres, même de leur responsabilité. Le moi a toujours une responsabilité de plus que tous les autres ».

« De même, dans la relation interpersonnelle, il ne s’agit pas de penser ensemble moi et l’autre, mais d’être en face. La véritable union ou le véritable ensemble n’est pas un ensemble de synthèse, mais un ensemble de face à face ».

Et être psychopraticien, c’est un métier :  Un apprentissage et une éthique de l’altérité !

La relation est le coeur du processus thérapeutique.

Or, la relation est non-symétrique, comme le dit Lévinas, et la relation thérapeutique a ceci de particulier qu’elle est par nature dissymétrique, régressive et transférentielle.

Compte tenu des représentations, même inconscientes et collectives qui sous-tendent les relations intersubjectives, nous sommes en droit que penser qu’il pourrait y avoir un risque de confusion entre soi et l’autre, ou de prise de pouvoir sur l’autre si aucun travail n’est fait sur soi et sur l’Autre. Pour le psychopraticien, il y a donc a être extrêmement vigilant à ses représentations de l’autre. De même qu’il doit avoir en conscience que son patient a, lui aussi, des représentations de l’autre.

C’est pourquoi pour accompagner une personne, il est nécessaire que le psychopraticien ait une capacité à faire face à l’autre, et donc à l’altérité.

Cela passe par le fait que le thérapeute a accompli un processus thérapeutique personnel (ce qui veut dire qu’il connait ses failles comme ses forces), qu’il a suivi une formation suffisante et rigoureuse (d’au moins 4 ans), et qu’il n’est jamais tout à fait seul dans son travail puisqu’il est continuellement supervisé au fil de sa vie de praticien, le tout encadré par une déontologie.

Les institutions, telle que les écoles et associations professionnelles comme la FF2P sont les garantes de cela.

Voici, par exemple, les critères d’admission pour postuler comme membre adhérent à la FF2P :

Formation : un cursus de 800 heures dans une méthode reconnue par la FF2P, comprenant :

600 heures de formation :

    – soit dans une méthode reconnue par la FF2P;

    – soit, pour les «multiréférentiels»(combinant 2 méthodes au moins): 600h, dont 300 heures au minimum pour la méthode de référence principale.

100 heures de psychopathologie

100 heures minimum de thérapie personnelle sur deux années au moins

Pratique :

• 300 heures de pratique en cabinet ou en institution avec des patients ;

• 100 heures de supervision individuelle et/ou collective

Une déclaration administrative du mode d’exercice, clairement précisée

Une audition du candidat pourra être demandée par la Commission d’Admission

Etre à jour de sa cotisation

Au delà de cet apprentissage, il y a donc bien une éthique de l’intervention thérapeutique qui permet au praticien d’accéder à une juste posture.

C’est celle à laquelle chaque praticien s’oblige en se considérant comme « responsable » au sens de Levinas.

Cette pratique est encadrée par des règles de conduites, des droits mais aussi des obligations qui sont consignées dans un Code de déontologie.

Car il ne s’agit pas de nier l’existence de l’autre, étranger ou différent de soi, ou encore l’étranger en soi, mais il s’agit d’avoir conscience que chacun est habité par des représentations. C’est le tout à chacun que d’avoir des représentations. Mais c’est autre chose que d’en faire une vérité ou une doxa. C’est cette conscience là qui permet de transformer ou pour le moins de questionner les représentations que nous avons de l’Autre pour tendre vers une relation intersubjective juste, vers  l’accueil de l’autre dans sa vérité, vers l’altérité.

 

Pour aller plus loin…

Un film :

La controverse de Valladolid, Film de Jean-Daniel Verhaeghe, Avec Jean-Louis Trintignant, Jean-Pierre Marielle, Jean Carmet

Des articles :

La controverse de Valladolid ou la problématique de l’altérité, par Michel Fabre, Revue Télémauqe, 2006/1 (n°29), page 160, https://www.cairn.info/revue-le-telemaque-2006-1-page-7.htm

Visage de Levinas par Léon-Marc Levy, Le Monde, 12 avril 2010, http://www.lemonde.fr/idees/chronique/2010/04/12/visage-de-levinas_1332093_3232.html

 

Une émission de radio :

France Culture, Les nouveaux chemins de la connaissance, 6 décembre 2012, https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/lautre-44-emmanuel-levinas-labsolument-autre

Encore heureux qu’on va vers l’été !

Suggestions :

A voir…

Jusqu’au 20 mai, Susan Meiselas – Musée du Jeu de Paume, Un regard sur l’Autre…

« C’est une chose importante pour moi – en fait, un élément essentiel de mon travail – que de faire en sorte de respecter l’individualité des personnes que je photographie, dont l’existence est toujours liée à un moment et à un lien très précis » Susan Meiselas – Susan Meiselas est en quête de récits, c’est pourquoi elle couvre un champ géographique et thématique très vaste qui va de la guerre aux droits humains, de l’identité culturelle à l’industrie du sexe. http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=2948

 

A visionner :

Quand l’histoire fait date, Série documentaire sur Arte présentée par Patrick Boucheron, Une autre manière de voir l’histoire et la temporalité ,

A voir absolument ! https://www.arte.tv/fr/videos/RC-015950/quand-l-histoire-fait-dates/

 

A lire …

La Société décente d’Avishaï Margalit, Editions Champs Essais, Flammarion, 2007

« Une société décente est une société dont les institutions n’humilient pas les personnes placées sous leur autorité, et dont les citoyens n’en humilient pas d’autres ».

https://editions.flammarion.com/Catalogue/climats/essais/la-societe-decente

 

A écouter…

Le triomphe des neurosciences, d’Alain Ehrenberg, France Culture, La grande table, 26 mars 2018, https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/le-triomphe-des-neurosciences-dalain-ehrenberg

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